POURQUOI C'EST SI COMPLIQUÉ DE PARLER D'ARGENT ?

Argent. Thune. Flouze. Fric. Oseille. Pognon. Pèze. Monnaie… Quand on y pense, c’est quand même fou qu’il existe autant de mots pour parler d’argent quand, finalement, on en parle si peu, ou si mal. 

Sujet tabou par excellence, l’argent est aussi un sujet délicat, à tel point que l’on refuse parfois de l’aborder, même avec son plus proche entourage. Ce qui est sûr, c’est que peu d’entre nous sommes capables de parler d’argent librement. Sauf que voilà, en tant qu’indépendante, l’argent est devenu pour moi un sujet crucial. Rien de plus normal me direz-vous quand ma rémunération (je ne parle plus de salaire depuis que je suis indépendante…) dépend du prix auquel je parviens à me vendre, quand l’argent ne tombe plus sur mon compte en banque (presque) comme par magie à la fin du mois et qu’il s’agit bel et bien de me vendre, moi et mes compétences. Raison pour laquelle j’ai décidé de prendre le taureau par les cornes pour (enfin ?) réussir à parler d’ARGENT sereinement ! (Mais aussi, secrètement, bien ancré au fond de moi, l’envie d’en gagner un peu  plus… Parce que bon, bosser sans fin pour s’entendre dire par son comptable qu’on ne peut pas avoir de prime ou d’augmentation de rémunération, ça va bien 5 minutes…)  


MONEY. MONEY. MONEY.

MONEY. MONEY. MONEY. C’est le nom de la formation en négociation commerciale à laquelle j’ai décidé de participer chez SOTØ. (J’avais déjà suivi il y a deux ans le bootcamp spécialement conçu pour les freelances et les indépendants. Et c’est d’ailleurs à ce moment-là que j’ai pris conscience que j’étais loin (loin loin loin !) d’être la reine de la négo ! Autant vous dire que j’ai sauté sur l’occasion quand j’ai vu qu’ils lançaient une journée de formation dédiée à ce sujet brûlant qu’est l’argent !  Et puis ça avait le mérite d’être clair : avec MONEY. MONEY. MONEY., le sujet était posé, (sans être complètement nommé pour autant, peut-être pour ne pas nous effrayer ?) On allait donc y parler d’argent ! Un sujet avec lequel, je dois l’avouer, je suis peu à l’aise. Pas parce que j’en gagne trop, ni parce que je n’en gagne pas assez mais simplement parce que dans le cadre de mon activité, parler d’argent c’est avant tout parler de moi, de mes compétences et de mon travail. Et nombreux sont les clients qui remettent en cause le prix que ça coûte (et donc par extension, que JE coûte).

Avant de faire cavalier seule, l’argent était pour moi binaire. Il y avait ceux qui en gagnaient beaucoup et il y avait les autres. Très clairement je faisais partie des autres. Pensée pour ma grand-mère que j’ai toujours entendu dire “il y a des gens sur qui l’argent ne s’attarde pas et je crois qu’on en fait partie” ! Mamie a toujours de sages paroles et elle ne croyait pas si bien dire ! 

LA DÉCONSTRUCTION 

La journée démarre par un choix. Dans la pièce sont répartis des livres ou des boards avec des phrases accrocheuses sur l’argent. Des punchlines qui font plus ou moins écho chez moi.  On nous demande alors de choisir celle qui nous inspire le plus et que nous devrons ensuite présenter au reste du groupe. 

Je choisis : “LE TRAVAIL NE PAIE PAS”. 

J’aurai pu en choisir plein d’autres mais c’est celle-ci qui résonne le plus en moi.  La vérité réside dans cette phrase et ce ne sont pas mes 7 années en CDI qui m’ont prouvé le contraire. C’est bien simple, j’ai toujours galéré pour obtenir une augmentation, malgré mes horaires d’acharnée et mon investissement sans faille. “Travailler plus pour gagner plus”, je n’y ai jamais cru et, pire, c’était pour moi une légende urbaine qui relevait pour moi de l’impossible. Je présente alors cette phrase au groupe en faisant référence au “syndrome de la bonne élève”, dont je suis atteinte et qui m’a longtemps poussé à penser que, tout comme à l’école, je serais forcément récompensée si je travaillais bien. Les récompenses étant de bonnes notes à l’école et un salaire à la hauteur de mon travail en entreprise. OUI. MAIS NON. Ce n’est pas tout à fait comme ça que ça marche. Je reformule. Ce n’est PAS DU TOUT comme ça que ça s’est passé dans les faits (ALERTE SPOILER : dans la vie active, on n’est pas chez les bisounours !).  La preuve, sur un autre board est inscrit “SI TU NE DEMANDES PAS D’AUGMENTATION, PERSONNE NE TE LA DONNERA”. Là aussi, ça me parle. On est dans une logique beaucoup plus implacable et surtout… beaucoup plus réaliste.   Très vite, les histoires commencent à se croiser et les partages d’expériences avec. Ressortent alors des croyances et des idées reçues. Mais surtout, une prise de conscience énorme. Celle qui nous permet d’appuyer là où ça fait mal : je suis complètement conditionnée, même dans mon rapport à l’argent. 
À force de m’être entendu dire “qu’il y a des gens sur qui l’argent ne s’attarde pas et je crois qu’on en fait partie” j’en ai fait une intime conviction. Je me suis auto-persuadée que je n’étais pas faite pour gagner de l’argent ! Pire, que je ne le méritais pas vraiment. 

Mais le pire ne réside pas là…

LA VRAIE QUESTION. 

Détail de l’histoire, qui a toute son importance, nous n’étions que des femmes ce jour-là. Coïncidence ? Je ne pense pas ! Parce que si je suis arrivée en me demandant “pourquoi c’est si compliqué de parler d’argent ?”, j’en suis repartie avec une toute autre question ! UNE VRAIE QUESTION. Celle que nous nous sommes posées avec les autres participantes en apprenant, en plus, qu’aucun homme n’avait ne serait-ce que pris contact avec SOTØ au sujet de cette formation. Ainsi la vraie question n’est-elle pas finalement : “pourquoi c’est si difficile de gagner de l’argent quand on est une femme ?”. Parce que oui, n’en déplaise à tous ceux qui vont crier au féminisme mal placé, c’est un VRAI sujet, ancré bien profondément dans notre culture et dans notre histoire.

En parlant d’histoire, saviez-vous qu’avant 1965, une femme n’avait pas le droit d’ouvrir un compte en banque sans l’accord de son mari ? A l’annonce de cette date, nous nous regardons toutes, les yeux ahuris. L’une des participantes fait alors cette remarque glaçante : “cela veut dire que la plupart de nos mères sont nées avant que ce droit ne leur soit accordé”. Incroyable mais vrai ! De là à dire que nous, femmes, sommes conditionnées, il n’y a qu’un pas. Car oui, la question reste entière : comment voulez-vous que nos mères et nos grands-mères nous aient transmis un rapport sain à l’argent quand elles-mêmes n’étaient pas tout à fait autonome et ne pouvaient pas en faire l’usage qu’elles souhaitaient ?  

Autre date qui nous fait doucement sourire :  1972. C’est la date à laquelle le principe de l’égale rémunération des hommes et des femmes a été inscrit dans la loi. Autant dire que ce principe est resté à l’état de...principe ! Nous ne sommes apparemment jamais réellement passé de la théorie à la pratique et certains se sont contentés de le laisser écrit quelque part, plutôt au fond du tiroir qu’en une de journal, bizarrement. Car, oui, près de 50 ans plus tard, on aurait tendance à croire que ce principe d’égalité n’a jamais été écrit où que ce soit, ni jamais réellement pensé !  Au-delà de notre histoire, qui, soit dit en passant, ne nous aide pas, nous aurions également des prédispositions physiologiques à “avoir un problème avec l’argent” (et, en ce qui me concerne, à avoir un problème avec le fait d’en gagner trop)

LA VALEUR QUE L’ON DONNE À L’ARGENT

J’ai beau avoir conscience que l’argent est le nerf de la guerre sur bien des aspects, je ne donne pas énormément de valeur à l’argent. Pour moi, c’est avant tout  un moyen de réaliser des projets (et de dormir sur mes deux oreilles, OKAY !).  Pourtant, en tant qu’indépendante, j’ai pris conscience que la valeur que je donne à l’argent, c’est aussi et surtout la valeur que je me donne à moi-même. Et c’est là que le bât blesse. En tant que femme, je suis aussi atteinte du syndrome de l’imposteur qui me fait penser que je ne suis pas à ma place, que je ne la mérite pas vraiment et, pire encore, que je devrais être contente que l’on veuille bien travailler avec moi.  Sauf que voilà, si tu veux que ton interlocuteur te donne la valeur que tu mérites, il faut d’abord te la donner à toi-même ! C’est sans doute là que l’expression “on n’est jamais mieux servi que par soi-même” prend tout son sens.
Et si c’est parfois compliqué pour les femmes de gagner de l’argent, c’est parce que les valeurs qu’elles y mettent derrière sont bien différentes de celles des hommes.  Si pour les hommes la “thune” est synonyme de puissance, de reconnaissance sociale, de risques et de gain, pour les femmes c’est un peu différent. On retrouve plutôt celles de sécurité, de bien-être de la famille et de rendement dans le temps. 
Pas étonnant donc, si pour les hommes demander une augmentation est légitime, quand pour les femmes, il s’agit plutôt de demander une faveur.
Bien entendu, certaines femmes se retrouveront peut-être dans quelques valeurs féminines, et inversement. L’important reste avant tout d’avoir conscience de son rapport à l’argent, de son potentiel conditionnement (surtout en tant que femme) et surtout que l’argent n’a comme valeur que la valeur qu’on lui donne. 

Alors pour reformuler cette bien belle expression qui fonctionne à tous les coups : mesdames, “on ne sera jamais mieux servies que par nous-mêmes”. Parler d’argent c’est important et en parler sereinement est sans aucun doute le meilleur moyen pour en gagner plus, et surtout mieux ! L’important, c’est que ce que vous gagnez reflète la valeur que vous avez. Réellement. Pas celle dégradée que nous avons tendance à nous donner, nous les femmes, sous le seul prétexte que…nous sommes des femmes. Car si vous rêvez, vous aussi, de ne plus jamais avoir à vous à vous poser la question fatidique de “pourquoi c’est si compliqué de gagner de l’argent quand on est une femme ?” encore faut-il ne plus vous demander si vous méritez d’en gagner !

Julie B.

Nicolas Kurek